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Par : M.GALLET
Publié : 17 mai 2013
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Nouvelle réaliste

L’Adieu

Tout commença dans un coin isolé de la campagne normande, là où les petits étangs d’eau verdâtre servaient d’abreuvoir aux bêtes des environs. La pluie très fréquente rendait le terrain plutôt marécageux, et il n’était pas rare de voir un animal glisser sur la terre boueuse. C’était là que vivait une grande famille de cinq membres, dans une petite bâtisse à peine solide, construite en vieilles briques rouges. La mère et le père peinaient à nourrir et à faire vivre leurs trois enfants, deux filles et un garçon. La plus jeune, espiègle et souriante, se nommait Maria. Sa soeur s’appelait Hélène, et son frère, Jean. Ces derniers passaient leurs journées entières à chahuter et à jouer dehors, ainsi qu’à s’occuper des quelques poules qu’ils possédaient. Le midi, la mère les appelait, et ils accouraient pour dévorer le morceau de pain imbibé d’eau qu’on leur donnait. Prenant à peine le temps de le mâcher, ils repartaient vite, courant et sautant comme des cabris. Le père travaillait durement dans les champs, récoltant un maigre salaire pour assurer la survie de sa famille. Les enfants étaient bien loin d’imaginer la situation critique de leurs parents, se contentant d’avaler leur repas et de jouer à l’extérieur.

Mais le bonheur se détournait obstinément de la pauvre famille. Un jour, une terrible nouvelle s’abattit : la guerre entre la France et l’Allemagne était déclarée. Tous les hommes devaient se préparer à lutter, laissant leurs proches à leur triste sort. Lorsqu’on vint chercher le père, Maria se jeta contre lui, le retenant, hurlant à travers ses larmes : "Laissez Papa ! Papa mourir si part ! Laissez mô Papaaa tranquille !"
Elle s’accrochait désespérément à lui, tandis que sa mère tentait de la prendre dans ses bras pour la consoler. En vain. La petite refusait de lâcher son père. La triste scène prit des conséquences dramatiques : devant l’affolement de l’enfant, les deux militaires chargés d’accompagner le père tirèrent la gamine en arrière, l’arrachant brutalement, et la laissant s’écraser sur le sol dans un cri de douleur. La mère se précipita, et le père essaya de la rejoindre. Mais bien vite les deux soldats s’emparèrent de lui et l’embarquèrent dans une vieille voiture militaire, qui partit aussitôt, tandis que la petite fille continuait de pleurer et de hurler.

La guerre commença en mille neuf cent quatorze. Les mères devaient se débrouiller seules pour nourrir leurs enfants, vivant dans l’angoisse terrible de ne jamais revoir leur mari. La pauvre famille résistait courageusement, malgré son manque d’argent. Les enfants jouaient moins souvent dehors, et couraient se réfugier à l’intérieur, au moindre bruit. La plus jeune continuait, chaque jour, de pleurer l’absence de son père. Sa mère tentait de la calmer, et de rassurer les deux autres, mais elle finit par comprendre que sa démarche était vouée à l’échec. Un midi, lors du repas familial, Maria entra en courant, les joues rosies d’excitation, tenant dans ses mains une enveloppe. Elle la tendit à sa mère, qui l’ouvrit, en sortit une lettre. Les fines lettres écrites à la plume se détachaient avec élégance.

La femme lut doucement :

Ma chère famille,

Je tenais à vous envoyer cette lettre, pour vous dire combien la guerre est rude : trois de mes amis sont morts, et ce n’est que le début. J’espère que de votre côté vous tenez bon. Je sais que cette situation est terrible et je ne veux pas vous accabler davantage, avec trop de détails. Cependant, vous parler me permet de me libérer. J’ai été alité durant trois jours, suite à une blessure par balle, dans ma cuisse gauche. Cependant, je me battrai jusqu’à mon dernier souffle, pour l’honneur et la liberté de la France, mais aussi et surtout pour avoir la chance de vous serrer à nouveau dans mes bras, vous, ma famille.

Je vous embrasse.
La petite sauta de joie, heureuse de recevoir des nouvelles de son père. Malgré tout, elle s’inquiétait, consciente qu’il risquait fort d’y laisser la vie. Elle murmura alors à sa mère, se blotissant contre elle :
" Y r’viendra Papa ? Y r’viendra bentôt hein ?"

Sa petite voix fluette se perdit dans l’air chargé de tension. Elle baissa lentement la tête. Sa mère ne pouvait la bercer d’illusions, lui donner de faux espoirs. Le silence envahit la maisonnette. Enfin, la femme prit la parole. Ses mots et son souffle étaient brisés par les sanglots, qu’elle tentait de retenir.

" J’espère ma fille. Je l’espère de tout mon coeur...
- Pourquoi qu’i r’vient pos ? demanda la petite.
- Il ne peut pas. Il n’a pas le droit de quitter son camp comme ça."

L’enfant se mit alors à pleurer. Elle sanglotait, de ces pleurs incrontrôlables qu’on ne peut retenir, de ces pleurs de désespoir qui vous fendent le coeur. Son frère baissa la tête, sa soeur détourna le regard, sa mère écrasa une larme...

Une fois toute les deux semaines, quasiment, la famille recevait une lettre du père. Maria l’attendait avec impatience, le nez collé sur les carreaux. Elle ne sortait que rarement, pour jouer quelques instants ou pour s’occuper des poules. Puis elle rentrait bien vite, et patientait. Elle ne vivait plus que dans l’attente des nouvelles de son père. Lorsqu’une lettre venait d’arriver, la petite la rapportait en sautillant de joie. Et durant toute la journée, elle demandait à sa mère, inlassablement, de lire et de relire la lettre. Elle savait désormais tout de la vie de son père : l’enfer des tranchées, avec les rats qui les arpentaient, la dureté des attaques et des combats, et la mort, qui chaque fois qu’un homme tombait au sol, se gravait pour l’éternité dans la mémoire des survivants. Le père résistait, se battait pour sa vie, pour espérer revoir sa famille... Et cela dura encore un an, puis deux, puis trois. La petite fille prit alors neuf ans.

Au bout d’un moment, la famille ne reçut plus de lettres. Cela faisait maintenant un peu plus de quatre ans que la guerre avait débuté. Maria souffrait atrocément : la seule idée que son père puisse être mort lui était insupportable, impensable. Elle restait enfermée dans la maison, ne sortant que lorsqu’on la forçait. Même Hélène et Jean perdaient leur envie de s’amuser à l’extérieur. Les trois enfants offraient un triste spectacle, que leur mère ne supporta plus. Elle prit alors la plus terrible des décisions...

Un jour, une voiture militaire stoppa : un petit chemin serpentait, qui menait à une vieille maison de briques rouges. Un homme sortit, en tenue militaire, le bras droit prisonnier d’une écharpe. Il inspira vivement l’air frais de la campagne, un sourire radieux aux lèvres. Il salua de la main le conducteur, puis marcha lentement, se dirigeant vers la petite bâtisse. Il tenait un sac de toile. Mais en arrivant devant la maisonnette, il le laissa tomber à terre. Il comtemplait, interdit, le lieu déserté, le poulailler dévasté, les ronces qui s’emmêlaient et grimpaient le long des murs. L’homme baissa la tête. Une larme roula sur sa joue.

"Ma famille... Ma femme... Mes enfants, Maria, Hélène, Jean ! Où êtes-vous donc ?"

Oliana

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